Italie, les chants amers des mondines


© "Silvana-Mangano-Riso-Amaro-1949" by alyletteri is marked with CC BY 2.0.


C’est dans la plaine du Pô au nord de l’Italie qu’on retrouve les mondines au début du 20ème siècle. Ces travailleuses saisonnières se déplaçaient chaque année pour venir enlever les mauvaises herbes et piquer le riz dans les rizières du Piémont et de Lombardie. Elles sont connues pour les chansons qu’elles récitaient pour se distraire et pour lutter contre les injustices de leur travail difficile et mal rémunéré. Le combat des mondines a inspiré en Italie des mouvements syndicalistes, prolétaires, ouvriers et des mouvements féministes.


“Si huit heures vous semblent peu, essayez donc de les travailler et vous sentirez la différence entre trimer et commander.” Grande revendication des mondine du début du XXeme siècle, la limitation de la durée du travail à huit heures est au coeur du chant "Se otto ore vi sembran poche" qui deviendra un symbole de réussite. Révoltées et provocatrices, les mondine y suggèrent une comparaison entre les propriétaires des rizières et la révolution russe de 1905 : “et nous ferons comme la Russie, nous sonnerons nous-mêmes l'alarme, et la faucille et le marteau trimpheront". En 1906, le travail agricole passe de douze à huit heures quotidiennes. Cinquante ans plus tard, les mondine gagneront une deuxième victoire lorsqu’elles verront leur temps de travail diminué à sept heures par jour. Chant ultrapopulaire connu pour sa reprise par les partisans italiens pendant la seconde Guerre Mondiale, “Bella Ciao” serait ainsi né dans les rizières. Véritable hymne à la solidarité féminine, il dénonce les conditions de travail extrêmement difficiles des ouvrières et exprime l’espoir d’une libération collective.


 

« Je suis l’émondeuse

Je suis l’exploitée

Je suis la prolétaire qui jamais ne trembla

Et nous lutterons pour le travail

Pour la paix, le pain et la liberté

Et nous créerons un nouveau monde

De justice et une nouvelle civilisation. »


O mondina del cuore dolente

 

Tour à tour exemple d’une nation florissante, idéal consacré par le cinéma néoréaliste italien et terreau des revendications sociales de l’époque, le corps des émondeuses est politique. La propagande du régime fasciste au début du XXeme siècle brandit les mondine comme des symboles de la féminité italienne, aux corps à la fois ultra-productifs et fertiles. La réalité des rizières est toute autre : dos courbés, mains coupées par le riz en herbe, mordues par les moustiques et pataugeant dans la boue, la surcharge physique amène son lot de problématiques physiques, et conduit en particulier de nombreuses femmes à faire des fausses couches. Dans leurs chants, les mondine créent un espace d’expression qui prend le contrepied de la représentation de leur corps dans la propagande de l’époque. En s’inspirant directement des chansons fascistes, les mondine parviennent à détourner le message de l’État et à le substituer par des propos socialistes ou communistes. C’est en utilisant leur corps pour chanter leur résistance que les mondine prennent leur indépendance et laissent marquent l’histoire et la culture italienne.


 

Devenu un véritable hymne de résistance souvent repris dans les manifestations du parti communiste italien, la chanson « Sciur padrun da li beli braghi bianchi » dénonce l'indifférence du patron, resté sur la berge avec son pantalon blanc immaculé, face aux dures conditions de travail des mondine.

 

La représentation des mondine dans la culture populaire de l’époque diffère à certains égards de l'image qu'elles-même défendaient. Conçu comme une réponse au cinéma mussolinien, le néoréalisme naît dans l’Italie d’après-guerre et cherche à représenter objectivement la réalité quotidienne de différents contextes sociaux. Riz amer, célèbre film de Giuseppe de Santis (1949), est un exemple de regard posé sur le corps hypersexualisé des émondeuses. Un short retroussé, bas montants jusqu’à mi-cuisses et un chapeau à bords larges : le réalisateur tire parti de l’uniforme typique des mondine pour explorer le corps féminin avec minutie. Source de gêne voire d’humiliation pour les ouvrières saisonnières du milieu du XXe siècle, cet uniforme imposé par le travail s’oppose aux habitudes vestimentaires de l’époque. Les choix du réalisateur sont néanmoins plus complexes que la simple représentation du regard masculin sur les corps dénudés des mondine. Le film joue sur les fantasmes des hommes, les présentant sous différents angles : une bagarre boueuse entre femmes, un concours de beauté dont les spectateurs espèrent épouser la gagnante... Le réalisateur profite de ces moments pour démontrer que le désir sexuel peut être un outil de manipulation et de contrôle. Les deux protagonistes principales, Silvana et Francesca, se retrouvent au centre du dénouement final, tenant chacune un révolver en main, prenant les décisions alors que les hommes sont mourants à leurs pieds. Cette fin de film montre ainsi le vrai visage de la mondina, courageuse et indépendante. Comme elles le chantent elles-mêmes, « Bien que nous soyons des femmes, nous n'avons pas peur !” ("La lega").



Article rédigé par Elizabeth Leemann.



Ressources


Baud, Marjolaine, « Bella Ciao, des rizières du Pô aux studios Netflix »


Carman, Emily, « Mapping the Body: Female Film Stars and the Reconstruction of Postwar Italian National Identity », dans Quarterly Review of Film and Video, Vol. 31 (2014)


Daffini, Giovanna, « Sciur padrun da li beli braghi bianchi »


De Laleu, Aliette, « Les chants de révolte des mondine en Italie »


Della Valle, Claudio, « Le lotte per le 8 ore »

Fiera Del Riso (Anyonme), « La Mondina : la lavoratrice della risaia »


Filmofile (Anonyme), « Giuseppe de Santis’s Bitter Rice »


Garvin, Diana, « Singing Truth to Power: Melodic Resistance and Bodily Revolt in Italy's Rice Fields », dans Speaking truth to Power from Medieval to Modern Italy, Vol. 34 (2016)


Iannone, Pasquale, « Bitter Rice: A Field in Italy »


Larousse (Anonyme), « néoréalisme »


Lefèvre, Jonathan, « Bella Ciao, des rizières à la lutte antifasciste »


Morreale, Emiliano, Così piangevano : il cinema melò nell’Italia degli anni cinquanta, Donzelli Editore, Rome, 2011.


Museo Fermo Immagine (Anonyme) « Approfondimenti Riso Amaro »


Panarella, Sara, « Se otto ore vi sembran poche – Storia del Po »


Queffelec, Derwell, « Aux origines du chant populaire Bella Ciao »


Suarez, Katie, « The Erotic Spectacle and Female Beauty Representing a Nation ». Sans date.


Le Temps (Anonyme), « L’Année du riz (4/5). La “mondina”, naissance d’une icône dans les rizières italiennes »


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